CHRONIQUE LITTÉRAIRE #2 – « L’homme aux yeux à facettes », une présentation toute en romance du Taïwan contemporain

L’été étant propice à la lecture, voilà la 2ème chronique littéraire consacrée à la littérature taïwanaise en français! Cette fois-ci, de l’écologie, de l’évasion, de l’aventure, et évidemment du Taïwan, le tout concentré dans un roman dont on n’arrive pas à se détacher!

Dans la chronique précédente, j’avais parlé d’une nouvelle qui m’avait particulièrement marqué,  Une histoire de toilettes, écrite par Wu Ming-yi (吳明益). Le style m’avait tellement plu que, une fois ces chroniques dévorées, je me suis jeté sur un roman du même auteur traduit en français, L’homme aux yeux à facettes.

Au final, l’histoire n’a pas vraiment de lien avec Taipei, qui est à la base le fil conducteur du blog, mais il éclaire certaines parties de la culture taïwanaise, permettant de mieux la comprendre. Et puis, pour tout avouer, ce roman a été pour moi si détonnant qu’il m’était impossible de ne pas lui consacrer une chronique!


Quelques informations avant de commencer

Auteur : Wu Ming-yi  (吳明益)

Écrivain, professeur de lettres, photographe, blogueur, Wu Ming-yi, né en 1971, est aussi connu pour son engagement environnemental. (Présentation de l’éditeur)

Traduction française par Gwennaël Gaffric

Publié en 2014 chez Stock, dans la collection La cosmopolite
355 pages
Roman essentiellement de fiction, prenant entres autre l’Est de Taïwan comme lieu de récit

Sur l’île de Wayo-Wayo, lorsque vient le temps de leur quatre-vingtième pleine lune, les fils cadets sont condamnés à partir en mer pour un voyage dont ils ne reviennent pas. C’est le destin du jeune Atihei. Alice, professeure de lettres, est anéantie par la disparition en montagne de son fils et de son mari et songe au suicide dans sa maison au bord de l’océan, sur la côte est de Taiwan. Ces deux êtres prêts à mourir ne peuvent alors imaginer qu’un gigantesque vortex de déchets amoncelés depuis des décennies dans le Pacifique viendra à jamais bouleverser leur vie. Ce tourbillon qui les dépasse arrachera Alice, Atihei et une galerie d’autres personnages aux méandres de leur solitude.
Wu Ming-yi échafaude un monde où s’entremêlent réalisme magique et fable fantastique, questionnant notre rapport à la nature et à l’autre.

–  Quatrième de couverture  –


Littérature taïwanaise et… quel genre de littérature?

Peut-être parce que j’ai lu les chroniques juste avant, je me suis souvent posé la question qui est de comprendre à quel genre de littérature appartient L’homme aux yeux à facettes. Je n’en connais malheureusement toujours par plus sur les courants littéraires taïwanais, mais de ce que j’en perçois, bien heureux sera celui qui arrivera à classer ce roman sous un genre particulier!

Ce n’est pas de la littérature urbaine, il n’y a quasiment aucune ville dans le paysage. Ce n’est pas de la science-fiction, le réalisme est trop présent. Il ne relève pas d’un genre réaliste, l’imaginaire se trouve partout. Ce n’est pas non plus de la dystopie : malgré les expériences tragiques des personnages, le bonheur reste à portée de main. Arrivé à la dernière page, on est même à peine sûr qu’il s’agisse d’un roman, la poésie s’envolant des mots imprimés page après page. S’agit-il seulement d’un roman écrit, tant les sons sont présents dans chaque description?

La réponse se trouve peut-être en ne le classifiant pas, mais en ressentant les inspirations par ses propres expériences, en essayant de le percevoir tel qu’il est plutôt que tel qu’on voudrait le voir. Je pourrais donc seulement partager d’autres lectures avec lesquelles j’ai senti un parallèle. Le premier roman auquel il m’a fait penser est celui de René Barjavel, La Nuit des temps. Une histoire similaire, avec la découverte d’êtres humains d’un autre temps, et donc d’une autre culture, comme Atihei, ou encore bien d’autres personnages du roman. Seulement que celui de Wu Ming-yi est beaucoup plus réaliste, ou bien moins ancré dans de la science-fiction que celui de Barjavel. Il fait penser aussi à Croc-Blanc de Jack London, notamment pour l’idée d’apprivoisement initiatique, et l’alternance des histoires en fonction du point de vue des personnages. Evidemment, L’homme aux yeux à facettes rappelle aussi l’univers de Haruki Murakamiauteur japonais contemporain dont les histoires sont toutes à la fois surnaturelles – et par moments loufoques – et réalistes, avec un style d’écriture dont on ne peut se décrocher.

Après être arrivé à la dernière page, ce n’est pas à un autre roman que ce livre m’a fait penser, mais plutôt à un film. L’univers autour de L’homme aux yeux à facettes semble être si proche de celui des films d’animation de Miyazaki, tant par les thèmes, par les personnages, par la manière de raconter, par la poésie omniprésente. L’ode à la nature, à l’écologie et au réel fantastique fait sans nul doute écho à Princesse Mononoké, dans lequel une fille guerrière sachant plus communiquer avec les animaux qu’avec les humains se bat pour la protection de la Déesse Nature.

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Une présentation romancée et épique du Taïwan contemporain

Avant toute chose, il faut noter que le thème principal de ce roman n’est pas du tout Taïwan, il s’agit plutôt du lieu fortuit dans lequel se déroule l’action du livre, fortuit par la nationalité de l’auteur. Néanmoins, beaucoup de petites histoires font ressortir le quotidien taïwanais, qu’il s’agisse du travail, de la manière de faire des recherches scientifiques, de la manière de réfléchir et de se comporter, etc. Entre les lignes, ou de manière explicite, on en apprend et on comprend mieux ce qui fait Taïwan de nos jours, c’est-à-dire les Taïwanais eux-mêmes.

Comme pour toutes les modes, les Taiwanais étaient séduits non par la chose elle-même mais par son caractère de nouveauté.

–  p. 147  –


Une ode à la Nature, une ode à la nature humaine

A la base, je pensais parler de ces deux thèmes récurrents du roman séparément… mais il s’avère qu’ils sont tellement entrelacés, il est impossible d’évoquer l’un sans faire mention de l’autre.

Pour cela, quelques informations. Taïwan est une île sur laquelle plusieurs groupes ethniques cohabitent : les Han, un groupe ethnique chinois largement majoritaire, les Hakka, un autre groupe ethnique chinois venant du Sud de la Chine, et les Aborigènes, qui seraient les autochtones de Taïwan. Ces derniers subissent des discriminations venant des Han, qui eux possèdent le pouvoir, la richesse, etc. Même si ces discriminations ont tendance à être moins exacerbées depuis quelques temps, elles restent toujours présentes, du moins moralement. Evidemment, il ne faut pas généraliser trop vite : beaucoup de Han et de Hakka ont conscience de ces problèmes, et demandent aussi plus d’égalité pour les Aborigènes, quand bien même ils n’en font pas partie.

Une ode à la Nature

La Nature est sacralisée tout au long du roman, au sens propre du terme. Perçue comme une divinité, elle est surpuissante, et peut faire tout disparaître si elle le souhaite. Ces accès de colère et de bonté la rendent humaine, et comparable aux humains. Elle demande aussi à être protégée, pouvant être en danger. Ce roman donne l’occasion de vraiment réfléchir sur ce qu’est la Nature, avec des personnages épousant de nombreux points de vue.

Au final, ce n’est pas tant sa surpuissance, dont on peut par ailleurs se demander si elle est vraiment contrôlée, qui lui donne son statut de divinité, mais sa hauteur morale. Elle est un refuge, un échappatoire pour les hommes. Plus encore, elle est ce qui nous permet de vivre. Et mieux encore, à la différence des hommes, elle ne juge pas, ne crée pas des différences qui n’ont pas lieu d’être. Elle est une force supérieure morale, une véritable divinité, non pas dans le sens où il faut la craindre, mais plutôt dans celui où il faut la respecter, l’admirer et tenter de lui ressembler.

Le lendemain, il pleuvait toujours. Ina m’a ramenée dans notre quartier sur le scooter de Liau. Non, ce ne sont pas les mots justes, car le quartier avait disparu. Là où il s’élevait encore la veille, il n’y avait plus qu’une immense mare jaunâtre. […] L’eau n’avait fait aucune différence entre les aborigènes et les Han.

–  p. 119  –

Cela fait évidemment écho aux problèmes rencontrés par les Aborigènes de Taïwan, dont les rites et les histoires sans cesse liés à la Nature sont souvent présentés dans ce roman. Ceux-ci s’inspirant de la Nature, n’ont pas de véritable rancœur envers les autres groupes ethniques. D’ailleurs, en lisant le livre, on se rend compte l’évocation même d’une rancœur est absente, à l’instar de la Nature elle-même.

Une ode à la nature humaine

La présentation de l’île de Wayo-Wayo semble par ailleurs est le simple reflet de l’île de Taïwan :

Notre île est une île de guerriers, un lieu de rassemblement pour les rêves, une escale pour les bancs de poissons migrateurs, un repère pour le levant et le couchant, un lieu de repos pour l’espoir et pour l’eau. […]

Toutes les choses commencent par en imiter une autre : l’île a imité la tortue de mer, les arbres ont imité les nuages, la mort a imité la naissance, et c’est ainsi que les différences ne sont pas si grandes entre chaque chose.

–  p. 198  –

Pour beaucoup, Taïwan est une île d’immigration : peu de personnes peuvent se targuer d’avoir continuellement eu des ancêtres taïwanais. En même temps, durant l’histoire, les Aborigènes se sont battus face aux différentes colonisations, d’où l’île de guerriers. Le rêve, l’espoir et le renouveau qu’elle peut susciter dans l’imaginaire m’a profondément fait penser que cette présentation pouvait aussi convenir à celle de Taïwan, sous un certain angle.

En même temps, elle appelle à la modestie de l’homme face à la nature : entourée de mer et d’océan, coupée par des hautes montagnes dans sa longueur, souvent balayée par des typhons et secouée par des séismes, les forces de la nature sont omniprésentes à Taïwan, sans que l’homme, toutes origines confondues, ne puisse vraiment y faire grand chose.

En ce sens, ce roman peut être vue comme une ode à la Nature et à la nature humaine, deux éléments semblant insécables, l’homme faisant partie de cette Nature. Au lieu de lutter contre, il devrait trouver sa place dans une forme de respect et de modestie d’autrui : de ses comparses et des autres éléments. Tout un pan de philosophie chinoise derrière tout ça!

D’ordinaire, l’homme ne se préoccupe pas de la mémoire des autres êtres vivants. Votre mode d’existence détruit les souvenirs des autres formes d’existence, il détruit même vos propres souvenirs. Aucun organisme ne peut vivre sans les souvenirs des autres organismes vivants ou de son environnement.

Mais les hommes l’ignorent, ils croient que la fleur multicolore pousse pour le plaisir de leurs yeux, que le sanglier court pour le canon de leurs fusils, que les poissons nagent pour la pointe de leurs hameçons, qu’eux seuls peuvent souffrir. […]

–  p. 330  –


Pour finir

Voilà un roman que je conseillerais absolument. Il est léger à lire, on y prend véritablement plaisir. C’est le genre de livre qui fait qu’une fois qu’on l’a commencé, on ne peut pas avoir la patience d’attendre pour connaître la fin. On ne compte pas le nombre de pages qui restent avant le prochain chapitre tant il est captivant.

Léger à lire, même si les thèmes abordés le sont beaucoup moins. Ecologie de la nature, respect mutuel des hommes, poésie du voyage et de l’escapade, personnages attachants, mais aussi découverte de ce qui fait le Taïwan contemporain de l’intérieur, tous les ingrédients sont réunis pour en faire un roman à dévorer d’urgence!


Je vous laisse me dire ce que vous en avez pensé, et au passage me dire aussi si ces chroniques littéraires vous plaisent! 🙂


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