CHRONIQUE LITTÉRAIRE #1 – « Taipei, Histoires au coin de la rue », 8 nouvelles pour décrire Taipei

Raconter Taipei et entrer à l’intérieur de ce qui fait vivre cette capitale, tout un programme pour lequel voyages et visites ne suffisent pas. Taipei, Histoires au coin de la rue, une anthologie sur cette mégalopole asiatique, aide certainement à mieux saisir sa complexité et ses particularités. En attendant que vous le lisiez, voici mon avis sur cette lecture agréable et détonante!

Quelques informations avant de commencer

Anthologie de 8 nouvelles sur Taipei

Présentation de restaurants et plats culinaires d’exception entre chaque nouvelle

Publiée en 2017 à L’Asiathèque, Collection Taiwan Fiction
230 pages
Point important :

Nouvelles de fictions accessibles à tout public! Nul besoin d’être un fin connaisseur de Taïwan ou du mandarin pour apprécier l’oeuvre! 😉


Littérature taïwanaise et littérature urbaine

Je ne suis pas du tout un grand connaisseur de ce qui fait la littérature taïwanaise, je dois avouer que ce n’est pas du tout mon domaine. Ces nouvelles m’ont quand même beaucoup rappelé celle de Shu Kuo-chihLes Habitants à Taipei, que je m’étais amusé à traduire il y a déjà pas mal de temps (si l’envie vous prend, pourquoi pas aller la relire? 🙂 ).

C’est grâce à la préface, très accessible même pour des lecteurs découvrant Taïwan par cette anthologie, que j’ai appris l’existence de ce qui est appelé la littérature urbaineElle se serait développée en même temps que l’urbanisation et l’effet de masse des grandes villes, écrasant les relations interpersonnelles comme on peut les trouver dans les villages ruraux. Il n’est donc pas étonnant de retrouver des thèmes sombres dans ce type de littérature, qui met l’accent sur ces mégalopoles inhumaines et mystiques à la fois. L’indifférence des autres habitants face à la misère des autres, la solitude face à l’arrachement du foyer familial souvent rural, qui devient de plus en plus loin psychologiquement, la perte des repères face à un monde qui n’a pas besoin de nous comme individu, tout cela forme les thèmes de prédilection de la littérature urbaine.

La préface permet de bien saisir le lien entre l’histoire de Taipei et de ses habitants durant le 20° siècle, faisant de la capitale de Formose un foyer prolifique pour le développement de la littérature urbaine. Qu’il s’agisse de migrants venant de Chine continentale en 1949, de Taïwanais du Sud ou d’Aborigènes décidant de vivre à la capitale pour des raisons économiques, ou tout simplement d’enfants devant grandir et se développer dans une ville dont ils ne voient pas la fin et changeante en permanence, la littérature urbaine a effectivement connu et connaîtra sûrement encore de beaux jours devant elle à Taipei!

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Qu’est-ce que j’ai pensé de ce livre?

Je m’attendais à quelque chose ressemblant à la nouvelle sur Taipei que je vous avais déjà proposée. Si le style y ressemble, les thèmes sont très différents. Les nouvelles de plusieurs pages seulement sont généralement sombres, relatant des histoires de détresse tantôt économique, tantôt psychologique, souvent les deux. Je dois même avouer avoir été très peu emballé par les nouvelles qui ouvrent cette anthologie. J’avais un peu de mal à entrer dans les histoires, dans la psychologie des personnages, et une fois qu’une certaine attache commence avec ceux-ci… la nouvelle se termine. Le sentiment de rester sur sa fin est malheureusement très présent en ce qui concerne les premières nouvelles. La première chose à laquelle on pense est : « Et alors? Et la suite? ». De là à dire que j’ai été déçu, il y a du chemin, je dirais plutôt qu’une grande frustration apparaît.

Au début de l’anthologie, ce sont les escapades culinaires, écrites par Shu Kuo-chih (舒國治, issues du recueil 台北小吃札記, publié en 2007 à Taipei) qui permettent de « supporter » cette frustration. Ces descriptions de plats et restaurants de Taipei, inédites en français, apportent une légèreté bienvenue par rapport aux histoires narrées dans les nouvelles. Les détails sont si appétissants qu’ils donnent envie de manger sur le champ… par ailleurs, je me demande si je n’irai pas faire un tour dans ces restaurants une fois sur place! 🙂

Si la ville de Taipei ne semble pas encore pouvoir rivaliser avec les grandes dames cosmopolites que sont Paris, Berlin, New York, Édimbourg ou encore Kyoto, elle ne connait pas d’égal pour qui veut goûter à son gré aux plaisirs culinaires à toute heure du jour et de la nuit – tout particulièrement en plein cœur de la nuit.

Le curry Wuyün du marché de nuit de l’Université normale, Shu Kuo-chih

Taipei, Histoires au coin de la rue, p. 171

Selon moi, cette anthologie prend une tournure beaucoup plus intéressante à partir de la 4° nouvelleLe Mémorial de Tchang Kaï-chek, 中正紀念堂, écrite par Lo Yi-chin (駱以軍). Un enfant se perd dans Taipei suite à une course, et se retrouve dans un chantier en construction. Là, entre dunes de débris sableux et engins sans âme, il tente de s’échapper pour retrouver l’humanité auprès de sa famille, qui ne s’inquiète que tardivement de sa disparition. Il s’avère que ce chantier n’est autre que celui du Mémorial de Tchang Kaï-chek, dont je vous ai proposé une présentation dans un autre article.

Toute cette histoire a de quoi rappeler les Contes extraordinaires avec leurs esprits renard et leurs démons féminins… toutes ces choses s’animent et tourbillonnent pendant la nuit mais, à l’aube, elles s’évaporent soudain sous la lumière blanche du jour.

Le Mémorial Tchang Kaï-chek

Taipei, Histoires au coin de la rue, p. 89

L’ambiance est incroyablement prenante, avec un sentiment d’insécurité flottante mais non présente, et une certaine chaleur humaine dans ce lieu pourtant isolé et au centre de la capitale. Une nouvelle pleine de contradictions, mais tellement agréable à lire… à l’image de ce mémorial dont l’existence est encore controversée de nos jours?

La nouvelle qui suit, Une histoire de toilettes, 廁所的故事, écrite par Wu Ming-yi (吳明益) a été pour moi hilarante! Une histoire toute en psychologie de personnages de marché et d’enfant devant parcourir tout un marché pour se rendre aux toilettes la nuit… lieu dans lequel il perdra son âme, alors qu’il prenait l’ascenseur aux toilettes tout en élaborant un plan dont seul lui a le secret… Mais heureusement que les dames du marché sont présentes pour proposer des solutions à cette maladie extraordinaire!

Dans cette nouvelle, on plonge directement dans une facette très révélatrice des Taïwanais : la superstition. Chaque lieu, chaque événement, chaque personne, chaque objet est sujet à superstition. Cette nouvelle délicieuse, dont le style m’a beaucoup fait penser à la plume acerbe de Voltaire, peut être prise au deuxième degré du début à la fin, devenant ainsi extrêmement drôle et enrichissante à la fois, tout en permettant de retrouver une âme d’enfant le temps d’une nouvelle! 🙂

Cette anthologie se ferme sur Retour nocturne, 夜歸, de Chou Tan-ying (周丹穎). Une nouvelle emplie de solitude et de nostalgie, narrant les histoires parallèles d’un père chauffeur de taxi ne sachant comment véritablement remplir ses journées suite à la perte de sa famille, et de sa fille thésarde à Paris, ne sachant pas comment trouver sa place dans ces grandes villes. Les thèmes de cette nouvelle sont beaucoup plus touchants et plus contemporains, ayant été écrite en 2013. Le temps se ralentit durant la lecture, peu d’aventures mais une contemplation psychologique de ce qu’est vivre dans une mégalopole de nos temps modernes et de ses contradictions. Les personnages sont perdus dans leur nostalgie, tout en ne désirant pas retrouver cette époque, et ne sachant pas ce qu’ils veulent véritablement pour leur avenir.


Pour finir

Il ne faut certainement pas voir cette anthologie comme un ensemble de nouvelles décrivant Taipei, il s’agit bien d’histoires, parfois exubérantes, reflets du théâtre de destinées humaines, huit pièces ayant pris la ville de Taipei comme scène.

Loin d’une présentation touristique de Taipei, il n’en reste pas moins qu’à travers ces huit aventures, on en apprend plus sur le quotidien et la psychologie des habitants de Taipei. La lecture est agréable, et l’évasion est garantie. En bref, si vous avez du temps devant vous pour profiter de ce bel été dans votre jardin, à la plage ou dans un parc, n’hésitez pas à vous procurer cette anthologie, et d’apprécier cette lecture estivale! 🙂


6 réflexions sur “CHRONIQUE LITTÉRAIRE #1 – « Taipei, Histoires au coin de la rue », 8 nouvelles pour décrire Taipei

  1. Oui, j’ai bien l’envie de la lire cette anthologie, je vais passe a la librairie française le Pigeonnier voir si je peux la trouver! et pour répondre a votre question, pour aller dans ces endroits un peu perdus (je n’aime pas les endroits trop balises avec des groupes de 100 randonneurs a la ronde) il vaut mieux avoir un moyen de locomotion, scoot ou voiture, moi je conduis..

    1. Merci pour votre recommandation, j’en avais déjà entendu parler, mais je ne l’ai jamais lu. Il est ajouté à ma liste des futures lectures!
      Je compte faire une nouvelle chronique plus tard concernant les restaurants dont Shu Kuo-chih parle dans ce livre, en m’y rendant moi-même. A l’idée de penser à ce projet, je le trouve déjà amusant!

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